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samedi 28 novembre 2015

Mystère rue des Saints-Pères de Claude Izner

Jean Béraud. Entrée de l'Exposition de 1889
  
1889. Inauguration de la Tour Eiffel. Des milliers de personnes, venant du monde entier, débarquent à Paris pour visiter l'Exposition universelle. Victor Legris, libraire dans la rue des Saints-Pères, compte bien lui aussi profiter de la vue que l'on a de Paris dans la Tour Eiffel. Mais la mort d'une femme vient tout chambouler. D'autres morts étranges interpellent la population. Les visiteurs de l'Exposition universelle sont-ils en danger ? Victor Legris ne s'intéresse pas tout de suite à ces meurtres mais, par un cheminement que je ne dévoilerai pas, il se lance dans une enquête.

J'ai découvert la série de livres de Claude Izner (derrière ce nom se cachent deux sœurs, en réalité) sur les blogs de Tasse de Culture, Bianca et Fanny du Manoir aux livres. Quelques éléments m'avaient donné envie de découvrir ces enquêtes : le fait que le personnage principal, Victor Legris, soit libraire ; et le contexte historique : j'adore la Belle-Epoque. Sur ces points, je n'ai pas été déçue. Je me suis très vite attachée à Victor Legris, libraire toujours à la recherche de livres anciens et de découvertes littéraires. Les descriptions de sa librairie nous donnent l'impression d'y être, de sentir l'odeur des vieux livres et de voir leurs couvertures défraichies. Joseph, l'employé de la librairie, apporte une touche de comique alors que Kenji Mori, l'associé de Victor, lui, est l'élément mystérieux de l'équipe.

Au-delà des personnages, ce qui m'a plu dans cette lecture, ce sont les descriptions du Paris de la Belle-Epoque. L'ambiance est vraiment bien retranscrite, j'avais l'impression d'y être. Les descriptions font appel à nos sens et nous plongent dans cette fin de siècle si passionnante. Il y a aussi de nombreuses références aux personnalités de l'époque, politiques et artistiques et j'ai particulièrement apprécié découvrir des auteurs dont nous ne parlons plus aujourd'hui. Dépaysement garanti ! 

Concernant l'enquête, mon avis est moins enthousiaste. L'intrigue principale n'est pas toujours passionnante et ne m'a pas donné envie de tourner les pages avec frénésie. Il y a des moments dans le récit où l'intérêt pour l'enquête retombe un peu, des moments où je m'intéressais plus aux intrigues secondaires qu'à l'enquête à proprement parler.

En résumé, j'ai beaucoup aimé ce roman pour ses personnages et pour ses descriptions. L'intérêt pour l'enquête n'a pas toujours été présent durant ma lecture mais ça ne pas empêchée de prendre beaucoup de plaisir à suivre Victor Legris dans ses pérégrinations et ses questionnements. Je vais très certainement lire la suite de ses aventures.

vendredi 20 novembre 2015

La logique de l'amanite de Catherine Dousteyssier-Khoze

source de l'image : ici
 Bonjour !

Je publie des chroniques au compte-goutte en ce moment mais j'en ai plusieurs de prévues donc vous devriez me voir un peu plus souvent. 

Aujourd'hui, c'est un avis de lecture un peu particulier que je vais vous présenter. J'ai en effet participé aux Matchs de la Rentrée littéraire organisés par PriceMinister. Pour cette première participation, j'ai reçu La logique de l'amanite de Catherine Dousteyssier-Khoze. Pour être tout à fait honnête, ce n'était pas le roman que je rêvais de recevoir mais finalement, je suis très contente de l'avoir lu. Mes consignes étaient : publier une photo du livre et mon avis sur Instagram en étant originale. 

J'ai décidé de publier mon avis sous forme d'une petite annonce. Le narrateur du roman écrit ses mémoires dans un cahier clairefontaine rose à petits carreaux. J'ai imaginé qu'il l'avait perdu et qu'une petite curieuse (comme moi) l'avait lu. Je ne sais pas si ce sera très original aux yeux du jury mais j'ai joué le jeu, c'est le principal ! Cet avis étant destiné à Instagram, il sera plus court que ce que j'écris d'habitude mais j'espère que ce sera suffisant pour vous intriguer. 

“Trouvé hier dans une forêt corrézienne, entouré de champignons (des amanites, semble-t-il), un cahier Clairefontaine rose à petits carreaux. Forêt déserte. Propriétaire du cahier envolé dans la nature. De toute évidence, le cahier renferme les mémoires d'un homme bien étrange, Nikonor Pierre de la Charlanne. Plume très agréable à lire, n'ai pas pu m'empêcher de tout lire, bien que ce cahier renferme de bien sombres secrets qui ne me regardent aucunement. Ai appris beaucoup de choses sur les champignons, et notamment sur les amanites. Les explications ne sont pas ennuyeuses bien au contraire. Me suis surprise à vouloir moi aussi chercher des champignons. Ces mémoires sont drôles. L'auteur est ironique et cynique. J'adore. Ai très vite compris qu'il avait commis des actes répréhensibles. Mais ce que j'ai appris au fil de ma lecture dépassait tout ce que je pouvais imaginer. Malgré tout, n'ai pas pu m'empêcher de sourire et de rire. Ai-je dit qu'il était drôle ? Très drôle. Du château familial à Paris, de Paris au château familial, Nikonor raconte ses aventures (et l'histoire de sa famille) avec talent. Homme surprenant. N'ai pas très envie de le rencontrer, même s'il adore la littérature. Si vous avez des informations le concernant, merci de me contacter.”

Je suis très contente d'avoir reçu ce livre. C'était parfait à lire en automne et Nikonor m'a fait beaucoup rire. En bref, une belle découverte. 

mardi 21 juillet 2015

Chroniques en pagaille

Mon perfectionnisme a joué contre moi. J'avais prévu de vous faire des chroniques développées sur mes lectures, de vous mettre des extraits, de vous parler de certains passages, des personnages, mais j'ai retardé, et maintenant je n'ai plus le temps. De demain jusqu'au premier août, je ne pourrai pas vous faire de chronique pour cause de vacances sans internet, et je préfère vous parler de mes lectures maintenant plutôt que de retarder mes billets encore et encore. Ce seront donc de courts avis qui j'espère vous plairont quand même.

J'ai commencé le mois de juillet avec le roman Le Cercle Pouchkine de Simon Montefiore. Nous sommes à Moscou en 1945. Andreï est un lycéen, fils d'un exilé qui a jeté l'opprobre sur sa famille. Avec sa mère, Andreï a été autorisé à revenir vivre à Moscou et à intégrer le lycée de l'élite moscovite. Dans ce lycée, il va être amené à côtoyer les enfants des dirigeants du Parti et des enfants de célébrités. Parmi ces élèves, Serafima attire son attention. Très vite, les amis de la jeune fille vont proposer à Andreï de faire partie du Cercle Pouchkine. Difficile de ne pas penser au Cercle des poètes disparus quand on suit ces jeunes Moscovites en quête d'un amour absolu. Eux aussi admirent leur professeur de littérature, un ancien exilé qui leur fait étudier le roman Eugène Oenéguine. Mais alors, comment deux des membres du Cercle ont-ils pu trouver la mort alors que la fête célébrant la victoire sur les Nazis battait son plein ? C'est sur cette scène que s'ouvre le roman : deux lycéens tués. S'ensuit une enquête pour déterminer quelles ont été les conditions de ce terrible accident, enquête qui très vite sera dirigée par le Parti lui-même. Alors que ces lycéens ne prenaient ce cercle que pour un jeu, ils vont se trouver entrainés dans une spirale infernale aux conséquences tragiques. En URSS, la vie privée concerne avant tout le pouvoir politique. Le moindre détail de la vie de famille de ces élèves peut être retenu contre eux et contre leurs parents. C'est un roman palpitant qui nous entraine des quartiers chics de la capitale à la Loubianka, siège de la police secrète où sont menés les interrogatoires. Nous découvrons l'élite moscovite et son mode de vie, tout en mettant à jour les secrets bien enfouis de ces familles qui sont en apparence bien sous tous rapports. En bref, un roman rythmé et fluide, sans temps mort, avec des sentiments, des luttes politiques et une enquête policière. Une très bonne lecture.

J'ai poursuivi avec Rebecca de Daphné du Maurier. J'ai beaucoup entendu parler de ce roman ces derniers temps, notamment par le biais d'Albin Michel qui en propose une nouvelle traduction, et par le fait que Tatiana de Rosnay ait écrit une biographie de Daphné du Maurier. Saleanndre avait écrit une chronique très élogieuse de Rebecca, alors, quand j'ai vu ce roman dans une vente organisée par la bibliothèque de ma ville, je n'ai pas hésité. J'ai tout de suite été happée par le ton mélancolique emprunté par la narratrice qui se souvient de Manderley. Les descriptions sont poétiques et font appel à tous nos sens, nous donnant l'impression de nous promener en compagnie des personnages. A aucun moment il n'est fait mention du prénom de la narratrice, et c'est l'un des éléments qui posent la question de l'identité. La narratrice ne cesse en effet de se comparer à Rebecca, l'ex épouse, défunte, de Max de Winter, son mari. Toutes les personnes qu'elle rencontre semblent avoir apprécié Rebecca, ce qui pousse la narratrice à croire que son mari avait été fou amoureux de la défunte. La narratrice, timide, maladroite, et peu sûre d'elle, attire la sympathie mais il y a des moments où elle m'a franchement agacée, notamment lorsqu'elle tombe dans des pièges qui sont prévisibles. Cela ne m'a pas empêchée d'apprécier ma lecture. Ce roman m'a plu, mais il m'a manqué quelque chose. Après avoir lu tant d'éloges, je m'attendais à plus. J'ai surtout aimé le style, mais en ce qui concerne l'intrigue, je suis restée sur ma faim.

Ensuite, direction le Paris du XIXe siècle avec le roman Son Excellence Eugène Rougon d’Émile Zola. L'un de mes objectifs est de lire tous les Rougon-Macquart. J'ai découvert Zola en classe de Seconde, lorsque j'ai dû lire L'Assommoir. Grand coup de coeur. J'ai lu par la suite Au bonheur des dames, Nana, La bête humaine et La Fortune des Rougon. Le milieu mis en avant dans Son Excellence Eugène Rougon est celui de la politique. Le roman s'ouvre sur une séance à l'Assemblée, et il se ferme sur une scène qui se passe au même endroit. Entre ces deux moments, cinq ans se déroulent sous les yeux du lecteur. Eugène Rougon est le président du Conseil d’État, mais il décide de démissionner. Est-ce sa décision ou l'a-t-il voulu ? Même les membres du petit groupe qui gravite autour de lui ne le savent pas. Eugène Rougon n'est rien sans les membres de ce groupe, sa “bande”, comme ils s'appellent. Cette bande d'amis-intéressés est hétéroclite : on y trouve trois députés, deux couples de Plassans, d'où est originaire Eugène, une femme qui le logeait lorsqu'il n'avait pas un sou en poche et qu'il prenait part aux révoltes, un ancien compagnon des coups tordus, et une jeune femme, Clorinde, une Italienne à l'allure fantasque et aux habitudes bien étranges. Tous ces personnages gravitent autour d'Eugène comme des satellites autour d'une planète. Ils se servent de lui pour avoir des privilèges tout en lui rappelant que sans eux, il ne serait rien. Ce sont les luttes d'influence qui sont ici mises en avant, dénonçant l'entourage de l'Empereur Napoléon III. On complote, on trahit, ou on met en avant ses amis, tout cela dépendant des circonstances. Les hommes semblent mener le jeu mais les femmes redoublent de talent pour les faire agir comme elles le souhaitent. L'intrigue évolue au rythme des événements du Second Empire : le baptême du prince impérial et l'attentat devant le théâtre de l'Odéon entre autres. On suit aussi la cour impérial aux châteaux de Compiègne et des Tuileries. Tous ces éléments nous font plonger dans l'Histoire. Ce n'est pas le livre de Zola que je recommanderais en premier, mais c'est un volume dont j'ai apprécié la lecture.

Enfin, le dernier livre que je vous présente se déroule aussi dans le Paris du XIXe siècle, mais cette fois sous la IIIe République. C'est Bel Ami de Maupassant. Georges Duroy, ancien officier sans le sou, ne manque pas d'ambition. Il parvient à travailler dans un journal grâce à un ancien ami retrouvé par hasard dans la rue. Ce roman d'apprentissage peut rappeler Le père Goriot de Balzac, L’Éducation sentimentale de Flaubert ou encore Le rouge et le noir de Stendhal. Georges entreprend son ascension sociale en séduisant les femmes. Les principales d'entre elles représentent chacune une période de la vie d'une femme et une condition sociale. Chaque nouvelle femme séduite représente un nouveau barreau de l'échelle, jusqu'à la consécration finale. Mais ce sont aussi des événements de la vie politique qui permettent à Bel Ami d'évoluer, pas à pas. C'est avec plaisir qu'on suit les aventures de ce personnage, portées par la plume de Maupassant et son talent indéniable de conteur.  (un intrus s'est glissé sur la photo).




Je ne peux pas vous dire quels livres je vais emmener avec moi parce que je n'en ai aucune idée. Vous aurez la surprise à mon retour. En espérant vous avoir donné envie de découvrir les lectures qui ont ponctué le début de mes vacances, je vous souhaite un bel été et plein de découvertes littéraires.


lundi 6 juillet 2015

Le côté de Guermantes de Marcel Proust


Du côté de chez Swann – A l'ombre des jeunes filles en fleurs – Le côté de Guermantes – Sodome et Gommorrhe – La prisonnière – Albertine disparue – Le Temps retrouvé

Encore lui ? Me direz-vous. Oui, encore lui. L'année dernière, j'ai décidé de lire un volume de la Recherche par an. J'ai lu A l'ombre des jeunes filles en fleurs l'année dernière, en juin, et j'avais trouvé que c'était parfait : les principales épreuves des partiels étaient passées, il me restait des oraux, et la lecture de ce volume me permettait de me détendre. J'ai décidé de faire pareil cette année et ai commencé Le côté de Guermantes au début du mois de juin.

Le narrateur, maintenant jeune homme, déménage avec ses parents (toujours à Paris) et habite désormais près de la marquise de Villeparisis (la tante du duc de Guermantes). Un jour, au théâtre, il croise le regard de la duchesse de Guermantes qui le salue. A partir de ce moment, le narrateur va tout faire pour être invité chez elle. Il imagine ce que ce doit être que d'être invité par la duchesse et d'aller chez elle. Une chose n'a pas changé chez le narrateur depuis le premier volume : il a beaucoup d'imagination. Et les noms font jouer son imagination. Dans le deuxième volume, le narrateur se fait tout un monde de Balbec (station balnéaire qui représente Cabourg) en se faisant son idée de la ville en fonction des sonorités du nom. Mais une fois à Balbec, il est déçu. Cette fois, c'est le nom de Guermantes qui le fait voyager en pensée. Ce nom le fait penser à des couleurs, des odeurs, des sons, et le pousse à en faire une description sensorielle. Le nom devient plus important que les personnes. L'imagination dépasse le réel et de ce fait, la réalité est forcément décevante.

Le narrateur veut aller chez le duc et la duchesse de Guermantes. Et pour cela, il va déployer une série de stratagèmes qui ne vont pas avoir les effets escomptés. Pour se faire remarquer par la duchesse, il va se promener tous les matins sur le chemin que celle-ci prend mais cela ne fait qu'agacer la fière Oriane Guermantes. Le narrateur se rapproche alors de son ami rencontré à Balbec, Robert de Saint-Loup, qui n'est autre le neveu d'Oriane. Saint-Loup fait son service militaire à Doncières, alors le narrateur s'y rend pour suggérer à son ami de l'amener chez la duchesse, pour, prétend-il, voir les tableaux du peintre Eltsir que celle-ci possède. Ce sont là les premières stratégies mises en place par le narrateur pour se faire inviter chez la duchesse de Guermantes. De Paris à Doncières, de Doncières à Paris, il rêve des Guermantes, de leurs salons, de leurs invités et des discussions de ces aristocrates que l'on a le plus grand mal à approcher.

Tout cela détourne notre narrateur de sa vocation : la littérature. Il n'écrit plus. A la place, il rêvasse, il pense sans cesse à l'objet de ses obsessions successives. Il parle, aussi, et fait preuve d'un esprit éclairé, notamment à Doncières lorsqu'il passe des soirées en compagnie de Saint Loup et de ses amis. Nous sommes en plein dans l'affaire Dreyfus et le lecteur peut voir que les positions sont bien plus compliquées que l'opposition dreyfusards/anti-dreyfusards. Tous les dreyfusards ne le sont pas pour les mêmes raisons et il en est de même pour les anti-dreyfusards. De Doncières aux salons aristocratiques, les esprits s'échauffent à la mention de cette affaire. L'Affaire Dreyfus traverse le volume, ce qui en fait un des sujets principaux développés par le narrateur. Marcel Proust a pris part à l'Affaire en signant des pétitions en faveur d'une révision du procès de Dreyfus après la publication de la lettre J'accuse, de Zola, dans l'Aurore. Il fut ainsi dreyfusard après avoir été certain que Dreyfus était innocent. 

D'autres thèmes font l'objet de réflexions de la part du narrateur : le sommeil et le temps qui passe par exemple. Ce que dit le narrateur nous parle toujours aujourd'hui, ce sont des questions éternelles, des questions que l'on se pose toujours. Ainsi, lorsqu'il parle des êtres changeants, on ne peut qu'être touché et réfléchir aux personnes qui nous entourent. Il est impossible de connaître parfaitement une personne, de la connaître sous tous ses aspects et c'est aussi le cas pour les opinions.

“Malgré cela il faut se rappeler que l'opinion que nous avons les uns des autres, les rapports d'amitié, de famille, n'ont rien de fixe qu'en apparence, mais sont aussi éternellement mobiles que la mer. De là tant de bruits de divorce entre des époux qui semblaient si parfaitement unis et qui, bientôt après, parlent tendrement l'un de l'autre ; tant d'infamies dites par un ami sur un ami dont nous le croyions inséparable et avec qui nous le trouverons réconcilié avant que nous ayons le temps de revenir de notre surprise ; tant de renversements d'alliances en si peu de temps entre les peuples”. (p.258)

Mais n'oublions pas que le narrateur sait nous faire rire. A côté des réflexions philosophiques, nous avons des dialogues plein d'humour offerts par les aristocrates dans leurs salons. L'esprit Guermantes (qui rappelle “l'esprit Mortemart” dont parlait Saint-Simon dans ses Mémoires) est connu de tous et chaque invité pousse la duchesse de Guermantes à faire des bons mots qu'il pourra ensuite répéter à l'envie : “Tu as entendu le bon mot d'Oriane ?”.
D'autres scènes font rire, comme celle où le narrateur, ne sachant pas que le baron de Charlus est le frère du duc de Guermantes, se moque du duc devant lui. Et si je parle de scène, c'est parce que cette situation fait penser au comique de situation des pièces de théâtre (et est issue de la réalité puisque Marcel Proust l'a réellement vécu).

“Je lui dis qu'il fallait d'abord que je dise quelques mots à Saint-Loup. “Il est en train de parler avec cet idiot de duc de Guermantes, ajoutai-je. - C'est charmant ce que vous dîtes-là, je le dirai à mon frère. - Ah ! Vous croyez que cela peut intéresser M.de Charlus ?” (Je me figurais que, s'il avait un frère, ce frère devait s'appeler Charlus aussi. Saint-Loup m'avait bien donné quelques explications là-dessus à Balbec, mais je les avais oubliées). “Qui est-ce qui vous parle de M.de Charlus ? Me dit le baron d'un air insolent.” (p.268)

Bien qu'il mette de côté l'écriture pour s'intéresser aux femmes, le narrateur n'oublie pas l'art. Il y a myriade de références à tous les arts. J'ai relevé pour vous deux exemples :
-en musique, les moments musicaux de Schubert, que vous pouvez écouter ici *
-en peinture, le tableau La Justice et la Vengeance divine poursuivant le Crime de Prud'hon (le narrateur décrivant Françoise (la cuisinière) sous les traits de la Justice. 



Il y a encore beaucoup de choses à dire sur Le côté de Guermantes, mais il faudrait des pages et des pages pour tout évoquer. Je vais finir cette chronique en vous disant que j'ai adoré poursuivre ma lecture de la Recherche. Il y a tout ce que j'aime chez Proust : une plume magnifique qui vous fait voyager dans les pensées du narrateur ; des réflexions philosophiques qui vous font réfléchir et qui vous montrent que vous vous posez les mêmes questions que lui ; de l'ironie qui vous fait sourire
; de l'humour et des jeux de mots qui vous font rire ; de l'émotion qui vous émeut.

Premier tableau - Une soirée au Pré-Catelan de Henri Gervex - 1909


mercredi 27 mai 2015

"Chaude, pensaient les Parisiens. L'air du printemps. C'était la nuit en guerre, l'alerte."

D'Irène Némirovsky, j'avais lu la nouvelle Le bal, nouvelle où une petite fille qui déteste sa mère fait tout pour ruiner un bal que cette-dernière organise. J'avais apprécié, mais sans plus. Mon chemin a de nouveau croisé Irène Némirovsky (enfin, son oeuvre, pas elle) lorsque l'adaptation cinématographique de Suite française a été diffusée dans les salles obscures. C'est un article sur le film, lu dans un magazine, qui a attiré mon attention. Cet article expliquait comment le roman a été publié. Il se trouve que c'est une oeuvre posthume et non achevée, publiée en 2004. Suite française devait contenir cinq parties mais n'en contient que deux car Irène Némirovsky a été arrêtée puis déportée en 1942. Peu de temps après, son mari a lui aussi été arrêté. Leurs deux filles se sont enfuies avec leur gouvernante et ont sillonné la France pour échapper aux autorités. Dans leurs valises, le manuscrit de Suite française. C'est l'histoire de ce manuscrit qui m'a donné envie de me plonger dans le roman. L'auteur savait qu'elle allait être arrêtée, et elle a écrit en sachant qu'elle allait quitter un jour ou l'autre sa famille.


Suite française est divisée en deux parties : Tempête en juin et Dolce. Tempête en juin se concentre sur l'exode suite aux défaites françaises. Des familles parisiennes font leurs bagages et fuient l'armée allemande qui marche sur la capitale. Nous suivons plusieurs de ces familles dans leur fuite. Les Péricand, les Michaud, les Corte... Des familles avec enfants, des familles dont des fils ont combattu, ou des couples sans enfants, tous sont touchés. Les familles que nous suivons sont différentes mais ont le même objectif : atteindre le sud de la France. Ils sont des milliers à être dans ce cas. Les routes sont devenues impraticables. Des bombes explosent. Les auberges et hôtels n'ont plus ni place ni nourriture. L'exode a son lot d'horreurs et va pousser les Français aux pires comportements. On peut critiquer ses personnages. Dans ses descriptions, le narrateur adopte un regard très dur envers eux. Pourtant, on ne peut s'empêcher de se poser une question : à leur place, qu'aurais-je fait ? Irène Némirovsky sonde l'âme humaine pour mettre à jour la noirceur qui peut en sortir lors des moments difficiles. Pourtant, une lueur de solidarité éclaire parfois le quotidien de ces personnages. On découvre des scènes d'entraide, notamment lorsque des fermiers accueillent et soignent des soldats blessés. Dans cette partie, il n'y a pas une intrigue, mais plusieurs. Nous voulons savoir ce que ces personnages vont devenir. Vont-ils atteindre le sud de la France ? Vont-ils survivre ? Parfois, les familles que nous suivons se croisent. Ces scènes montrent que dans ces situations, des personnes qui n'ont rien en commun vivent les mêmes galères, les mêmes peurs, les mêmes difficultés. 


Dans la deuxième partie, Dolce, les Allemands se sont installés en France. Irène Némirovsky se concentre sur Bussy, un petit village où les Allemands doivent arriver. Chez les Angellier, on doit accueillir un officier. Lucille vit avec sa belle-mère. Son mari, Gaston, est prisonnier. Pourtant, la jeune femme n'éprouve pas une grande peine. Elle n'était pas heureuse avec Gaston. Elle doit cependant vivre sous le regard froid et inquisiteur de sa belle-mère. Désormais, tout le village va vivre à l'heure allemande. Ce qui m'a surpris durant ma lecture, c'est qu'Irène Némirovsky ne s'en prend pas aux Allemands dans son récit. On ne sent pas de haine, pas de volonté de se venger. Les Allemands qui arrivent à Bussy sont jeunes, ils sont ravis de s'installer après un long voyage, mais sont tristes aussi d'être si loin de chez eux. Dans les descriptions, on voit qu'ils sont comme tout le monde. Ce ne sont pas des anges, non, bien sûr. Mais ce qu'on voit dans cette partie du roman, c'est qu'une partie des Allemands subissait les événements. A Bussy, les jeunes femmes sont ravies de voir débarquer de si jeunes et beaux soldats. Français et Allemands apprennent à se connaître. Lucille, elle, apprend à connaître l'officier qui vit chez elle. Cette deuxième partie, c'est l'histoire d'une cohabitation. Irène Némirovsky pointe également les perceptions qu'ont les habitants de cette situation, en fonction de leur classe sociale. L'Occupation creuse un peu plus le fossé qui séparait déjà les grands propriétaires terriens des fermiers et villageois. 

J'ai aimé Suite française parce que ce roman nous permet de découvrir un des aspects de la Seconde Guerre mondiale et de l'Occupation. Je n'avais jamais lu de roman décrivant l'exode, c'est pourquoi j'ai beaucoup aimé lire la première partie du roman. La deuxième partie m'a surprise. Pour cette période, on s'attend plutôt à découvrir des Allemands qui torturent les Résistants, qui installent un climat de terreur dans le territoire occupé pour se faire respecter. Ici, sans que ce soit idyllique, Irène Némirovsky décrit des Allemands qui, dans l'ensemble, respectent les villageois. Elle est beaucoup plus critique envers les Français, notamment dans la première partie, Tempête en juin.

 Je tiens aussi à souligner que la préface de Myriam Anissimov est remarquable. Elle revient sur la vie de l'auteur et sur le contexte de l'écriture et de la publication de Suite française. Les annexes méritent elles aussi d'être lues. Il y a les notes d'Irène Némirovsky, qui retracent son projet de roman et ses idées. Cela permet de découvrir la genèse de l'oeuvre, comment l'auteur voyait les choses, ce qu'elle voulait faire. On y découvre ses projets pour les parties qui suivent Dolce et qui n'ont pas pu être écrites. Et après ses notes, il y a la correspondance d'Irène Némirovsky avec ses éditeurs, puis celle de son mari, lorsque Irène est arrêtée et déportée. C'est profondément touchant. On ressent leur peur, puis le désespoir du mari. Sa détresse est émouvante. Dans ses notes, intitulées Notes sur l'état de la France, Irène Némirovsky écrit, en référence au poème de Baudelaire, “Le Guignon” : 
“Pour soulever un poids si lourd 
Sisyphe, il faudrait ton courage. 
Je ne manque pas de coeur à l'ouvrage 
Mais le but est long et le temps est court.” 

Le Guignon
Pour soulever un poids si lourd,
Sisyphe, il faudrait ton courage !
Bien qu'on ait du coeur à l'ouvrage,
L'Art est long et le Temps est court.

Loin des sépultures célèbres,
Vers un cimetière isolé,
Mon coeur, comme un tambour voilé,
Va battant des marches funèbres.

- Maint joyau dort enseveli
Dans les ténèbres et l'oubli,
Bien loin des pioches et des sondes ;

Mainte fleur épanche à regret
Son parfum doux comme un secret
Dans les solitudes profondes.

Irène Némirovsky n'aura pas eu le temps de finir le livre qu'elle avait commencé. Mais même inachevé, (et parce que inachevé) on ne peut qu'être touché par ce témoignage sur ces sombres années. 

vendredi 22 mai 2015

"Il est difficile de forcer les consignes en Hollande, pays des digues et des écluses."



Le titre donne l'indice du lieu où se déroule l'intrigue : le pays des tulipes, les Pays-Bas, ou plus exactement les Provinces Unies puisque nous sommes plongés au XVIIe siècle. Nous découvrons d'abord des personnages historiques, les frères de Witt, Jean et Corneille, et Guillaume d'Orange, futur Guillaume III, roi d'Angleterre, qui dans le récit prend sa revanche sur les de Witt et œuvre pour reprendre le pouvoir. Mais ce n'est pas l'un de ces personnages que nous allons suivre d'une province à l'autre. Notre héros n'a en fait rien d'un héros. Cornélius van Baerle est le protégé de Corneille de Witt, mais cette protection va s'avérer devenir un poids bien regrettable dans la petite vie tranquille que mène Cornélius. Contrairement à son protecteur, Cornélius n'a que faire de la politique. Les luttes de pouvoir, gouverner, ça ne l'intéresse pas. Lui a une passion : l'horticulture. Et plus particulièrement les tulipes. Aussi, quand un grand concours est lancé à travers toutes les Provinces-Unies, Cornélius se fait un défi de le remporter. Pour cela, il faut faire éclore une tulipe noire. Mais à cause de ses liens avec Corneille de Witt, Cornélius va être accusé de trahison. Commence alors un voyage à travers les Provinces-Unies durant lequel le lecteur découvre en même temps que le héros les paysages des provinces. Impossible pour van Baerle de faire naître la tulipe noire. Mais impossible n'est pas van Baerle. Une autre fleur va l'aider dans sa tâche, la belle Rosa. Le thème floral est ainsi développé tout au long du roman, donnant lieu à une personnification de la tulipe qui est le grand amour de Cornélius.

La réputation de Dumas n'est plus à faire. C'est pourquoi, cherchant un bon divertissement, je n'ai pas hésité à me plonger dans ce roman que je possède depuis de nombreuses années mais que je n'avais toujours pas lu. Dans ce livre, on retrouve le talent de feuilletoniste de Dumas. Les chapitres sont courts, et à chaque fin de chapitre, un rebondissement qui ne donne qu'une envie : poursuivre la lecture. On rit, on s'émeut, on se prend d'affection pour Cornélius, on déteste d'autres personnages, et on tourne les pages pour connaître le fin mot de l'histoire. J'ai particulièrement aimé le ton parfois ironique du narrateur, et ses descriptions savoureuses. Le narrateur intervient en effet pour donner des précisions, son avis, le tout avec humour. Pas de fioritures avec Dumas, c'est simple et efficace. Et c'est ce dont j'avais besoin lorsque j'ai ouvert ce roman.

Avec ce roman, vous saurez comment faire éclore une tulipe, et même une tulipe noire. Vous voyagerez à travers les Provinces-Unies. Et vous suivrez les aventures d'un héros qui n'avait rien demandé, qui voulait rester chez lui, et qui se retrouve embarqué bien malgré lui dans un complot politique. Vous plongerez dans un contexte historique que Dumas a arrangé à sa manière, mélangeant Histoire et fiction comme il sait si bien le faire. Si tout cela vous tente, alors n'hésitez pas, vous passerez de bonnes heures de lecture.

vendredi 8 août 2014

Beauvoir in love - Irène Frain

Me voilà revenue de vacances, et avec un livre à vous présenter ! Un petit clin d'oeil s'est présenté sur mon chemin durant ces vacances : j'ai séjourné en face de l'île de Noirmoutier, et à quelques minutes d'une ville qui s'appelle Beauvoir-sur-Mer, et j'avais justement emmené avec moi un roman sur Simone de Beauvoir !

  
Simone de Beauvoir
C'est Saleanndre du blog Le Monde dans les livres qui m'a donné envie de lire ce roman par une chronique plus que positive sur son blog. Je m'intéresse beaucoup à Simone de Beauvoir, grande figure du féminisme, et j'avais adoré Mémoires d'une jeune fille rangée et le premier volume de Le Deuxième sexe. Je suis loin d'avoir lu toute l'oeuvre de cet écrivain, et je suis loin de la connaître parfaitement, mais Simone de Beauvoir n'en reste pas moins une personnalité que j'admire.

Beauvoir in love est un roman qui relate l'histoire d'amour que vécurent Simone de Beauvoir et Nelson Algren. Dans son avant-propos, Irène Frain prévient le lecteur : elle a fait énormément de recherches, a lu les correspondances, les romans, les articles de journaux, bref, tous les documents ayant un rapport avec ces deux écrivains. Mais, nous dit-elle, son livre est un roman. Elle a imaginé ce qu'il pouvait bien se passer dans la tête des deux amoureux. Elle a imaginé les moments où ils n'étaient que tous les deux, loin des regards indiscrets. Elle a imaginé leurs conversations, leurs regards, leur intimité, tout en étant dans le “possible”. On découvre ainsi l'histoire d'amour vécue par Simone et Nelson, telle qu'imaginée par Irène Frain.

Dans ce roman, j'ai découvert une Simone de Beauvoir que je ne connaissais pas. A côté de l'intellectuelle, j'ai fait la connaissance de l'humaine, la jalouse, l'amoureuse. Amoureuse, mais amoureuse de qui ? Car dans ce roman, même quand Simone est aux Etats-Unis et que Jean-Paul Sartre est à Paris, il est omniprésent. Tout, chez Simone, se rapporte à Sartre. Une lutte intense fait rage entre le Castor, l'intellectuelle, la femme qui sait se maîtriser, celle qui n'écoute ni son coeur ni son corps, et Simone, l'humaine, la femme qui place ses sentiments avant tout. Entre les bras de Nelson Algren, Simone va prendre le dessus, mais le Castor ne se laisse pas facilement abattre, et la lutte ne cessera jamais.

Cette histoire d'amour ne se résume pas à Simone et Nelson, car deux autres personnes vont y jouer un rôle prépondérant : Sartre et sa maîtresse, Dolorès. En effet, Simone voue une haine maladive à Dolorès, et fait tout pour que Sartre la quitte. Mais Dolorès n'est pas une “contingente” comme les autres, et la grand peur de Simone est qu'elle prenne sa place de “nécessaire”.
Simone de Beauvoir et Nelson Algren

J'ai suivi Simone de Beauvoir dans ses allers-retours France-Etats-Unis, je l'ai suivie dans ses pérégrinations à Chicago, je l'ai suivie durant son voyage en Amérique centrale avec Nelson. Aucune longueur dans ce récit maîtrisé, plein d'anecdotes et de détails qui donnent vie à cette histoire d'amour. C'est difficile pour moi de parler de ce roman, sans vraiment savoir pourquoi. J'y ai plongé dès les premières lignes et en à peine quelques minutes j'en ai oublié que j'étais à la plage, et je me suis retrouvée dans les bagages de Simone. Vous l'aurez compris, c'est un gros gros coup de coeur que j'ai eu pour ce roman.

Je remercie Saleanndre pour cette découverte et je vous invite à aller lire sa chronique, beaucoup plus complète que la mienne.


samedi 19 juillet 2014

Du domaine des murmures - Carole Martinez


Une invitation au voyage, dans un murmure, chatouille l’oreille du lecteur dès les premières lignes. Comme un souffle qui vous entraine au-delà des frontières de notre temps, pour en rejoindre un autre. Ce changement de siècle se fait par une promenade entre prés et forêts, là où la nature règne en maître. Des vestiges des temps anciens décorent ce tableau pittoresque. Et d’un coup, on plonge dans une époque où les vestiges étaient encore des châteaux forts. XIIe siècle. Le saut dans le passé est fulgurant et rapide. Le récit est à la première personne. Esclarmonde, jeune femme à marier, nous raconte son histoire, et l’on entendrait presque ses murmures du fond de sa tombe. Si vous ouvrez bien l’oreille, vous entendrez ses chuchotements, mots à peine audibles, qui vous entraineront dans un flot d’émotions. Esclarmonde évoque sa famille, ses jeunes années, puis son mariage avec Lothaire. Enfin, non, elle ne se marie pas avec Lothaire. Esclarmonde veut épouser la religion, et entraine les personnes de son entourage à accepter qu’elle vive en recluse. Alors on lui construit sa tombe, puisque sa réclusion sera vécue comme sa mort. Esclarmonde va mourir du monde des vivants, pour renaitre dans le monde céleste. S’ensuit une renommée à travers le pays. Les pèlerins s’arrêtent devant sa tombe, et lui demandent de prier pour eux. Esclarmonde est enfin écoutée. Paradoxe étrange. Libre et jeune fille en fleur, personne ne se soucie de ses pensées. Recluse, sa voix devient source de bonheur et d’espoir. Mais, si tout le monde la considère comme une sainte, elle n’en reste pas moins femme. Et c’est les bonheurs et malheurs des femmes qu’elle va connaitre dans sa petite cellule où elle peut tout juste s’allonger et prier. Comment écrire un roman sur une femme recluse dans une cellule ? Comment faire voyager le lecteur malgré l’enfermement ? Carole Martinez relève avec succès ce défi. C’est la vie d’un village et d’un château que l’on découvre. Leurs coutumes, leurs croyances, leurs joies et leurs malheurs. Mais à travers Esclarmonde, on suit les croisés vers la Terre Sainte, et l’on découvre leurs combats sous un soleil qui frappe beaucoup trop fort. C’est en se retirant du monde qu’Esclarmonde a vécu plus que quiconque et a voyagé jusqu’aux terres de son Seigneur. Rien ne lui sera épargné : douleurs, haine, doutes et punitions. Et ses murmures vous hanteront jusque dans votre sommeil.

mercredi 9 juillet 2014

La vérité sur l'Affaire Harry Quebert - Joël Dicker

Rédigé le 14.04.2014


Il y a des livres qu'on dévore, puis qu'on regrette d'avoir dévorés. Une fois le livre fini, on se dit qu'on aurait dû le savourer, prendre son temps, lire moins vite. On aurait aimé encore suivre les personnages, ne pas les abandonner, les imaginer encore. Mais le livre est fini, on l'a fermé après avoir lu la dernière page, et on se demande ce qu'on pourra bien lire après ça, parce que ce livre, vraiment, c'était un bon ! La vérité sur l'affaire Harry Quebert fait partie de ces livres. C'est un roman sur les écrivains, sur les livres, sur la littérature. C'est un roman sur un sombre fait divers datant d'une trentaine d'années. C'est un roman sur l'amitié, et sur l'amour. Comment ne pas s'attacher à ces personnages qui ont tous quelque chose à cacher ? On se prend au jeu, et on enquête aux côtés de Marcus Goldman, écrivain atteint du syndrome de la page blanche, prêt à tout pour prouver à l'Amérique entière qu'Harry Quebert n'est pas coupable du meurtre de Nola Kellergan, jeune fille disparue à l'âge de quinze ans. C'est dans les événements de l'été 1975 que se cache la réponse aux questions que se pose Marcus. Entre retours en arrière et extraits de romans, le lecteur suit les avancées de l'enquête.

Comment ne pas être bouleversé par les événements relatés dans ce roman ? Comment ne pas être touché par tous les sentiments dévoilés, par toutes les blessures que portent en eux ces personnages qui semblent bien réels ? Les 600 pages de ce livre se tournent dans un rythme effréné, tant on veut savoir quels sombres secrets cachent les habitants de la ville d'Aurora. On pense avoir trouvé qui a tué Nola Kellergan, puis deux pages plus tard on change d'avis, et au fur et à mesure de la lecture on en vient à soupçonner tous les personnages. Comme si Joël Dicker suivait lui-même les conseils d'Harry à Marcus, les plus surprenantes révélations nous tiennent jusqu'à la fin.

Les interrogations sur l'écriture se mêlent à l'enquête policière, comme si elles étaient intimement liées. Inspiration, page blanche, contrat avec l'éditeur : le narrateur nous montre quelles questions l'écrivain se pose au quotidien. Mais ce roman pose aussi et surtout la question du mentor : Marcus est prêt à tout pour sauver Harry et l'empêcher d'affronter le couloir de la mort. Prêt à affronter les dangers, mais aussi à découvrir qui est vraiment celui qui l'a aidé à devenir écrivain.

“Un bon livre, Marcus, est un livre que l'on regrette d'avoir terminé”, dit Harry à Marcus. Moi, je regrette d'avoir terminé La vérité sur l'affaire Harry Quebert. Je regrette d'avoir fini ce roman, de l'avoir fini beaucoup trop vite. Harry dit qu'à la fin de sa lecture, le lecteur doit sourire avec une pointe de tristesse. J'ai souri avec une pointe de tristesse. Le roman de Joël Dicker est un grand roman, de ceux qui vous emmènent loin de votre quotidien, qui vous font quitter l'endroit où vous êtes pour vous retrouver aux côtés des personnages. J'étais à New York, j'étais à Aurora et à Concord. J'étais dans cette grande maison d'écrivain au bord de l'océan où Marcus écrira son roman.






lundi 7 juillet 2014

La dame aux camélias - Alexandre Dumas fils

 (Attention : je révèle la fin et des éléments de l'histoire)


                                                Sarah Bernhardt dans le rôle de la Dame aux camélias

Le récit s'ouvre sur la mort d'une femme inconnue et se ferme sur la mort d'une femme amoureuse. Cette femme ? Une cocotte, comme on disait alors sur un ton dédaigneux. Une femme de mauvaise vie, à qui personne ne veut parler mais que tout le monde observe à l'opéra, comme si ce qu'on venait voir ne se déroulait pas sur scène mais se passait dans la loge de l'infâme personne. Qui viendra la voir ? Quel homme achète ses tendresses ? Telles sont les questions que l'on pose, du bout des lèvres pour ne pas paraître trop intéressé par ces commérages. Cette femme, c'est Marguerite Gautier, une belle jeune femme que les hommes rêvent de posséder. Mais au début du récit, ce sont ses meubles qui sont à vendre. La jeune femme est décédée, laissant derrière elle des dettes à n'en plus finir. Le narrateur découvre les objets qui lui ont appartenu, des objets qui ont une histoire, qui en savent bien plus que n'importe qui dans l'entourage de Marguerite. Plus tard, lors de la vente aux enchères, le narrateur achète le roman Manon Lescaut. Cet achat le plongera dans une histoire, non pas celle de Manon, mais celle de Marguerite que lui racontera Armand Duval, son ancien amant. Ancien amant qu'elle a profondément aimé, et cet amour profond qui semble étrange de la part d'une courtisane, le lecteur peut le découvrir au fil du récit d'Armand. J'ai douté. J'ai douté de l'amour de Marguerite, je me suis demandé si elle aimait vraiment Armand, si elle ne se jouait pas de lui. Mais au fil des pages, au fil des événements racontés par Armand, j'ai cessé de douter. Marguerite m'est apparue peu à peu comme une jeune femme fragile, elle qui pourtant voulait apparaître si forte pour ne pas crouler sous les commérages et les regards suspicieux. Elle m'est apparue comme une femme qui voulait seulement être aimée. Elle avait tout ce qu'elle souhaitait : les bijoux, les somptueuses toilettes, le regard envieux des épouses trompées...Mais elle n'était pas désirée pour ce qu'elle était. Les hommes la voulaient comme un objet qu'on exhibe pour prouver qu'on est riche. Seul Armand l'a voulue comme elle était, il a aimé Marguerite et non pas la courtisane. Marguerite, la moqueuse qui l'a humilié la première fois qu'ils se sont vus, Marguerite la charmeuse qui l'a invité chez lui avec d'autres amis, intriguée qu'elle était par le dévouement du jeune homme, Marguerite la malade qui se cache pour colorer de sang des mouchoirs immaculés.

 Affiche d'Alfons Mucha (1860-1939)

Pourquoi ai-je douté de l'amour de Marguerite ? J'ai douté comme Armand, Armand qui veut que Marguerite ne soit que pour lui mais Marguerite ne peut lui appartenir. Elle ne s'appartient pas elle-même. Marguerite, elle appartient à ceux qui paient. Armand ne peut pas la payer, il n'est pas assez riche pour cela et même lorsqu'il va donner tout ce qu'il a, ce ne sera pas assez.

Marguerite et Armand, Armand et Marguerite, c'est une histoire d'amour impossible. Ils ont essayé de vivre leur amour au grand jour, puis de se cacher loin de Paris, mais c'était impossible. Marguerite était prête à tout quitter pour Armand, elle était prête à abandonner sa vie luxueuse pour vivre loin de tout. Juste pour lui. Comment ne pas en être touché ? Et quand Armand, affaibli, du fond de son lit, donne la dernière lettre qu'il a reçu de Marguerite au narrateur, on a comme l'impression de voir sur le papier des larmes ayant coulé sur l'encre. Cette lettre, c'est la dernière déclaration d'amour d'une courtisane qui, sur le point de mourir, se rappelle comme il avait été bon d'être aimée de son Armand. Cette lettre, c'est le cri de désespoir d'une courtisane qui, loin de se complaire dans la vie qu'elle mène, se sent prise au piège dans un engrenage sans fin. C'est le dernier soupir d'une amoureuse qui sent la mort approcher.

En lisant le dernier mot, en voyant le point final, on a envie d'aller chez le fleuriste, de prendre un bouquet de camélias, et de le poser sur la tombe de la morte amoureuse.